Ça sert à quoi après tout de compter chaque année depuis combien de temps nous devons nous passer de toi? Je ne me sens pas rassurée, ni apaisée et encore moins soulagée. Quinze ans ce premier de février. Se dire qu'il y a donc quinze ans, tu te perdais pour sombrer et nous quitter. L'éternel "pourquoi" en rengaine qui ne s'effrite toujours pas, le simple "m'aimait-il tout de même?" en poignard tranchant qui se retourne sans cesse dans mon coeur pour ne laisser à la blessure aucune chance de cicatriser. Je me sens seule, je me sens vide et me demande ce que je peux bien offrir aux personnes qui m'entourent. Je n'ai rien en moi qui puisse plaire assez pour qu'on veuille rester. C'est bien cela que je me répète comme si je voulais m'en convaincre, essayer peut-être de trouver en moi la raison de ton départ. Tu me manques Cher Absent orné de l'éternelle jeunesse et de la perfection. Après tout, à part ce geste, que puis-je te reprocher, tu ne m'as pas laissé le temps de te connaître, de t'aimer vraiment. Je cours après des souvenirs de toi, des souvenirs qui ne sont pas miens mais que veux-tu, j'essaie de mon mieux de me construire un passé à tes côtés, celui que tu m'as volé. La peur d'être abandonnée règne sur moi sans que je puisse la vaincre. Voilà ce que tu m'as offert, la peur... J'aurais bien sûr préféré des rires, du bonheur, des anniversaires tous ensemble, voir l'éclat de ton sourire, la beauté de cette partie de moi qui se reflète dans mon physique. De toi, je suis remplie, je n'en suis pas le témoin, seulement l'interprète puisque ce sont des évidences rapportées par ceux qui t'ont connu lorsque tu vivais encore parmi nous. Tes yeux d'amandes vietnamiennes ornent mon regard, ton nez asiatique est chef au milieu de ma bouille aux rondeurs de tes origines. Mes origines, nos origines car je ne suis pas seule sans le père. Nous sommes deux enfants que tu as abandonné, ainsi qu'une femme qui a souffert de ton geste et de ton comportement. Je ne te pardonne pas, cela m'est impossible, j'essaie seulement de m'apaiser face à cette haine d'amour qui se chamaille en moi. J'ai besoin de réponses qui resteront dans le flot silencieux de ta mort. Je n'ai pas su m'arrêter de chavirer dans les méandres de la douleur, celle qui demeure inexplicable, incompréhensible et impossible à partager. Car même ceux et celles qui ont connu la même perte que nous ne peuvent comparer puisque les sentiments ne seront jamais les mêmes tout comme le vécu restera différent. Tu aurais eu quarante-six ans le vingt-et-un de janvier, mais maintenant cela n'a plus vraiment d'importance. Tu es le père absent, volontaire ou non, depuis, c'est devenu la même chose. Pleurer ou regretter ne te fera jamais revenir, espérons au moins que tu as su trouver ce que tu cherchais en commettant ce crime en nous...